Hétérogénéité organique du symptôme

Au début de la vie, les pulsions sont définitivement refoulées (Austossung) et elles se réfugient dans le corps où elles provoquent des symptômes. Il se trouve que certains de ces symptômes peuvent être guéris par la médecine. La médecine actuelle semble n’avoir aucun rapport avec le psychique, et elle s’appuie sur des sciences de plus en plus exactes, avec des tests, des mesures d’hormones, leurs feedbacks, etc. Plus elle est exacte, plus elle doit se débarrasser de considérations comme celles de la vie psychique, qui semblent n’avoir aucun rapport. De ce point de vue, le corps se comporte exactement comme une machine qu’il faut savoir réparer convenablement lorsqu’elle a des défauts. La psychanalyse aussi est une science : elle a ses régularités, ses symptômes classifiés, quelques types cliniques clairement identifiables qui permettent de faire un diagnostic et un pronostic. C’est la science de l’inconscient, organisée mathématiquement. L’ennui est que cette belle mécanique fait peur, elle cafouille, elle fait des symptômes, de sorte que l’observateur superficiel a l’impression qu’il n’y a rien de scientifique là-dedans. C’est une science de la contradiction.

L’acte médical doit se faire dans la présence physique du médecin qui examine le malade, que cela ne peut pas se faire par téléphone. Je crois que c’est d’ailleurs prescrit par le Conseil de l’Ordre, et que cette présence est importante non seulement pour évaluer correctement la situation, mais ensuite parce qu’elle a à elle-seule un effet soulageant. Cette recommandation signifie déjà qu’un effet psychique est en jeu. Dans certains cas, il n’y a rien de repérable à l’examen de certains patients, seulement une angoisse, et je me suis laissé dire que à peu près le tiers des médecins de ville prescrivent essentiellement des anxiolytiques ou des antidépresseurs. Mais assez souvent il y a quelque chose d’organique, un dérèglement hormonal que des médicaments peuvent soigner. Et puis il y a cette classe de symptômes tout à fait importants pour mon propos aujourd’hui, ce sont ceux que les médicaments peuvent soigner qu’il s’agisse soit de problèmes organiques effectifs, matérialisables, soit de l’angoisse. Ce sont par exemple pour les problèmes cardiaques l’Avlocardyl ou les bétabloquants : par exemple des comédiens en prennent avant d’entrer en scène, pour calmer leur angoisse. Cela marche dans les deux sens, pour les deux problèmes, et aussi bien pour l’un indépendamment de l’autre. 

Il arrive aussi que des problèmes dont le point de départ est entièrement psychique aient une complication organique, comme si en profitant d’un terrain enflammé, des virus, ou bien des bactéries, se mettaient de la partie. C’est le cas pour certaines formes d’acidité gastrique, qui sont causés par certains tracas de la vie et qui sont compliqués par des ulcères duodénaux qu’il est maintenant facile de soigner avec des inhibiteurs de la pompe à sodium. De même certaines angines rouges se déclenchent à certains moments de la vie, ou des migraines, ou bien par exemple certaines cystites féminines sont régulièrement déclenchées par un rapport sexuel, et un seul comprimé de Monuril les soigne presque immédiatement. 

Qu’est-ce qui prouve que cette origine a bien été psychique ? C’est simplement que dès que le problème psychique est réglé, les symptômes en question n’apparaissent plus. C’est seulement dans l’après-coup que l’on peut dire que c’était psychique. Mais en attendant d’avoir découvert cette causalité, autant se soigner sérieusement. C’est en tout cas pour ce motif que la consultation en face à face avec un médecin peut transférer l’angoisse et la soulager. 

Tout se passe donc comme si nous avions deux corps surimposés, un corps organique et un corps psychique. C’est une réalité qu’un grand neuroscientifique comme Ramachandran a démontré avec les membres fantômes. Il a montré que dans le cas des membres fantômes, c’est-à-dire quand par exemple quelqu’un a un bras coupé, son bras absent continue de vivre et de le faire souffrir parfois atrocement, comme s’il était toujours présent. C’est une sorte de deuil qui n’a pas été fait, et Ramachandran a expérimenté des procédés qui permettent de faire le deuil du membre manquant et de faire cesser la souffrance. C’est en quelque sorte la preuve d’un corps psychique qui double le corps organique et qui continue d’innerver le cerveau. 

Si l’on y réfléchit bien, les résultats de ces expérimentations sont très importants, car ils montrent la place énorme que prend cette doublure du corps organique par un corps psychique. Notre corps est un vêtement réversible. Par exemple une érection est une sorte de membre fantôme, cet événement se produit le plus souvent indépendamment de la volonté, lorsqu’une certaine personne correspond au désir, et cela dans des situations où des différences de genre qui sont secondaires et ne tiennent absolument pas compte de l’anatomie. Par exemple un homme pourra désirer une certaine femme, alors qu’il ne devrait pas le faire, par exemple en trompant son épouse légitime : mais cela va l’exciter. Ou bien alors s’il est un homme de genre masculin, il va désirer une autre personne du genre masculin, déterminé en cela par son désir, et non par son organisme anatomique mâle. Le phallus est un membre fantôme dont l’érection peut être favorisée par le Viagra.

C’est une des autres grandes leçons de la psychanalyse de nous apprendre que le choix du genre masculin ou féminin se fait psychiquement, sans tenir compte de l’anatomie « mâle » ou « femelle ». Notre corps organique est entièrement doublé, investi psychiquement, et l’expérience de la psychanalyse le montre, puisqu’en réglant divers problèmes psychiques, un grand nombre de symptômes peuvent disparaître. 

J’en reviens donc maintenant à une question qui se pose : qu’est-ce que cela peut bien être que ce corps psychique ? Car cela ne suffit pas de voir que cela fonctionne, que par exemple les religieux qui ont eu des expériences mystiques profondes pouvaient avoir sur les mains des traces de stigmates du christ comme s’ils avaient été effectivement brûlés, ou que les apôtres du christ, ou bien le christ lui-même, étaient des guérisseurs, que le Roi soignait les écrouelles. Ces expériences historiques dont il y a témoignage n’apportent aucune preuve sérieuse. 

Je vais essayer de faire saisir ce que c’est que la duplicité du corps. Italo Calvino, écrivain italien, a écrit une nouvelle qui s’appelle Le chevalier sans corps. Il s’agit de l’un des paladins de Charlemagne, le plus vaillant et le plus consciencieux, mais sous sa cuirasse, il n’y aucun corps. Je me saisis de cet exemple pour poser une question : Avons-nous un corps sous nos habits ? Nos habits sont-ils une sorte de cuirasse qui cache quelque chose, mais qu’y a-t-il dessous ? On pourrait croire que ce n’est rien puisque, c’est psychique. En tout cas, c’est un corps qu’il faut cacher. Cacher son corps est un fait de civilisation universel et originaire. Au fond quand nous nous habillons, nous répétons ce qui s’appelle le refoulement originaire. Il faut le cacher, le refouler, car c’est d’abord un objet de désir, et qui plus est, incestueux. Nos habits ou nos parures disent qui est ce corps caché. En fait, que serais-je sans mes habits ? Nos habits déclinent notre genre. 

Sans nos habits, il y a une indétermination sur notre genre, notre corps est refoulé pour sa valeur incestueuse. Et comment le récupérons-nous ? Nous le regagnerons en parlant. Effectivement toutes nos phrases sont centrées sur le verbe être. Les grammairiens de Port-Royal contemporains de Descartes, ont montré que toutes les phrases pivotent autour du verbe « être ». C’est-à-dire que nous ne « sommes » que parce que nous pensons et parlons continuellement. Nous sommes en mettant le verbe Etre dans la parole justement parce que nous ne sommes pas notre corps, mais que nous l’Avons seulement. 

Le « je pense donc je suis » de Descartes est une affirmation : mais il ne faut pas oublier qu’elle est précédée du doute. « Je doute que j’ai un corps, …donc je pense, donc je suis ».  C’est tout du moins le résultat horizontal de la pensée. Il s’y ajoute encore un autre doute qui concerne non pas notre identité avec un corps, mais notre identité avec un nom propre. « je doute si mon père est mort ou s’il est vivant ». Il faut qu’il soit mort pour que je prenne son nom. Mais comme je l’aime, j’ai un sentiment ambivalent, douteux. C’est à la fois un séducteur et un rival. Cela fait deux bonnes raisons de souhaiter sa disparition. Pour que le corps se tienne debout au résultat de la pensée, il faut le parricide, comme le prescrit le monothéisme. Donc, le doute concernant l’être part en même temps à l’horizontal et à la verticale. Ce sont les coordonnées cartésiennes de l’Etre. 

D’une certaine façon ce vide du corps est le moteur de l’amour comme le montre la pulsion d’emprise : elle consiste à prendre un autre corps, puisque ça ne marche pas avec le nôtre. C’est ce qui fait le fondement hautement symbolique de l’amour. Il n’y a rien de plus symbolique que l’amour. Sans l’amour d’un enfant pour sa mère et réciproquement, jamais un enfant ne se mettra à parler. L’amour est la clé du symbolique. 

La parole est entièrement orientée par la pulsion d’emprise : quelqu’un qui parle cherche à prendre. Il parle avec les mains. Il est tout à fait possible de parler avec ses mains qui veulent prendre, elles aussi : dans le cerveau les images de mains bougent en même temps que la parole, parce que la parole est animée par la pulsion d’emprise. 

C’est dans ces conditions que la parole commence à vouloir dire quelque chose. Cette condition, c’est d’avoir perdu son corps. La signification du corps est repoussée sous la ligne rectiligne qui se tend entre la voix et le regard. La voix cherche à prendre, et le regard montre ce qu’il y a à prendre. Notre corps devient un mystère. L’organisme fait partie de ce dehors de la parole, c’est ce corps honteux parce qu’incestueux, ce corps au-dessus duquel se tient notre corps psychique. Cet organisme est le refuge présent, actuel, du refoulement de tout ce qui est honteux, traumatisant. C’est dans ce corps désormais étranger que se réfugient les symptômes, la psychosomatique et le sexuel – pour autant qu’il est lui aussi honteux et refoulé. 

En dessous de nous qui pensons, en quelque sorte, il y a ce corps organique, et nous avons désormais deux corps, un corps psychique celui qui prend consistance entre la voix et le voir, et ce sac organique qui est le refuge des refoulements. Donc un corps de perdu, deux de retrouvés.