Dieu comme suppléance

Dieu comme suppléance

« Croire en Dieu », ça me fait penser à un tour de passepasse ! 

Je ne suis pas croyante… et, enfant, je ne comprenais pas le sens de « avoir la foi »… 

En fait, j’ai dénoué cette énigme il n’y a pas très longtemps : pourquoi s’accrocher à une figure sacrée, pourquoi trous ces préjugés, pourquoi cette morale surchargée de culpabilité? 

Et bien parce que tout un pan de l’humanité a besoin de se sentir coupable ! 

La culpabilité limite et sanctionne le désir incestueux. 

Donc, forcément, croire en Dieu, c’est un besoin de croire en un père qui fait sa loi, qui culpabilise et sanctionne. Mais pourquoi ce besoin de croire en un père « collectif », puisqu’on a déjà un père de naissance ?

Beaucoup de croyants manquent de « clarté psychique » concernant la fonction de leur propre père : soit le père est un pervers, un faible, défaillant, manquant, ou au contraire carrément débordant, tyranique…

L’idée de Dieu c’est donc un signifiant crée par la civilisation pour donner du sens là où ça manque. Mais ne soyons pas dupe, Lacan (éduqué par les curés) explique que la religion « ça ne fait que déverser du sens à pleins tuyaux ! ». Sur quoi ? « Sur un réel de plus en plus insupportable ». C’est même pour ça que la religion est increvable, tant que le réel est increvable !

Lacan a raison, la Bible, c’est un livre de fictions, tout comme les Grecs ont inventé des mythologies. Bien avant Freud, on a toujours eu besoin d’expliquer l’inconscient (et ses mécanismes), d’inventer des contes et des légendes, pour mettre en image (des représentations) de ce qui nous échappe. Du coup, la religion c’est l’inconscient en plein travail, qui donne une sorte de figure au grand-Autre de nos fantasmes. Dieu a comme 1° fonction d’être un « tenant-lieu de la représentation ».

Donc la religion « ça sécrète du sens en veux-tu en voilà », là où le sens manque. « Un manque de sens qui s’articule dans la structure elle-même ». 

La mise en scène de Dieu vient supplanter une scène qui n’a pas eu lieu.

Le sujet a du mal à exister par lui-même, tant qu’il ne peut commencer à compter jusqu’à 3 !

C’est l’histoire de la Trinité œdipienne… (la Bible, avec son nom du père, du fils et du saint-Esprit, …ce n’est pas venu de nulle part !!)

Tout enfant (futur névrosé, ou futur psychotique) réclame la triangulation œdipienne. 

Mais si le père n’est pas identifiable dans l’espace de la mère, l’enfant (dans sa tête) est privé du signifiant du père, (ou presque). Pris dans la Dyade maternelle, pour se dégager de ce point-là, il appelle le Père. Mais dans cet Autre maternel, c’est un pur et simple « trou » qui lui répond.

C’est-là que Lacan a été génial : (fasciné par les catholiques et l’église), il a repéré dans la religion la trinité : rappelant le modèle du « ternaire symbolique », au sens de la triangulation nécessaire à l’équilibre du désir œdipien. 

Ça sert à ça Dieu ! Quand le « père » est forclos, s’introduisant comme un trou dans le jeu œdipien des signifiants, il parvient à se faire consister à mesure que le jeu de signifiants va le faire signifier (lui donner du sens). C’est comme ça que le recours à Dieu-le-père fait Nom dans la petite litanie « au nom du père.. »). Le nom du père de l’Église, c’est ce qui permet aux psychotiques de ne pas décompenser.

Pareil dans la névrose, quand le père est faible (Faible dans la bouche de la mère), quand il est mortifié, dévalorisé, les obsessionnels ont parfois recours aux rituels religieux. Heureusement que l’idée de Dieu leur permette de refouler ce père presque invalide, en le recouvrant de ce nom increvable

Donc, Dieu, c’est une sorte de bouée de secours, qui fait tenir debout. 

Ça vient restaurer ou remplacer l’invariant structural, la représentation nominative du père, lorsque sa fonction est défaillante. 

L’invention de Dieu permet de mettre une sorte de (figure a priori) sur cette omnipotence de nos fantasmes qu’on ne s’explique pas. D’autant que tout en chapotant l’humanité de son pouvoir intouchable, et qui fait force de Loi, le fait qu’il soit propulsé dans les Cieux, c’est pratique… parce que ça légitime qu’il soit invisible.

Du coup, cette invisibilité fait fantasmer. L’idée de Dieu prend la place de l’idéal du moi 

Il fait office d’attelle, voire de prothèse… ça vient là en suppléance ! 

Ça peut être une suppléance qui vient aussi éponger un sentiment de persécution. Chez des personnes qui, psychiquement, ont le sentiment de subir les événements, ou les perçoivent comme des fatalités, elles n’hésitent pas à coller cette représentation de Dieu sur cette instance grand-Autre, dont elles croient en la toute-puissante… (« c’est Dieu qui l’a voulu », « c’est Dieu qui me punit »). C’est l’Urvater. 

Dieu ça aide à se sentir coupable ! Ça vient gérer la culpabilité, et donc ça gère le désir d’inceste et le paricide. Comment ? C’est un tour de passe-passe. Ça permet aux Croyants de transgresser l’interdit de l’inceste, en pouvant jouir du père. Schreiber en est l’exemple princeps ! Mais c’est pareil chez les névrosés. En gros, c’est le moyen le plus rusé de pouvoir jouir de sa faute, le confessionnal aidant… Le goût du châtiment est partagé entre celui qui se prépare à punir et l’autre qui réclame la punition. Le rapport entre le confessé et son confesseur n’est pas hors sexe. Il y est même à plein. Il suffit, après chaque acte proscrit par l’Église, de retourner se confesser auprès du prêtre, qui, lui non plus, ne cessera jamais (au nom de son devoir pieux) d’éprouver le plaisir de châtier à nouveau l’impénitent. 

Donc, forcément, cette affaire-là ce n’est pas près de disparaitre… 

Grâce à la culpabilité, forcément cette invention de Dieu triomphera toujours. Et « jusqu’à la fin, ça embobinera tout le monde ». Ça va jusqu’à irriguer le terrain à la jouissance mystique (qui n’a rien d’autre comme moteur que la culpabilité incestueuse vis-à-vis du père).    

Du coup, il suffit de croire en Dieu pour que la relation ternaire (grâce au ciel) ne soit plus tout à fait omise. Je pense que si on prouvait que Dieu n’existe pas, pour beaucoup ce serait l’effondrement par le trou laissé dans la triade structurale.

Avec Dieu, au-moins-un existe aux Cieux. Ça fait fonctionner la castration, mais ça reste imaginaire. Ça ne supplantera jamais la castration symbolique du père structural, qui, elle, dissout le besoin de croire en une parole sacrée et éponge le grand-Autre de nos fantasmes. Notre désir ne nous met plus en danger. Donc plus besoin de personne pour nous faire la Loi. Notre propre éthique nous suffit.

1 (comme si nous ne nous sentions pas déjà suffisamment coupable du fait même d’être né et de désirer)

2 Le désir incestueux qui est un fantasme structural…

3 Préface de JAM, J Lacan, Le Triomphe de la religion. Précédé de : Discours aux catholiques, seuil, 2005 

4 Ou les légendes du Moyen-âge… les contes tel que Freud y a recours dans l’inquiétante étrangeté

5 Lacan, 4 concepts

6 En 1974, Lacan répond à des journalistes italiens, déclarant…

7 Dans question préliminaire à tout traitement possible de la psychose

8 Dans question préliminaire à tout traitement possible de la psychose, p551

9 Qui s’éponge au fur et à mesure que notre cure avance

10 Le loup, c’est le papa de l’enfant qui est débordé par sa pulsion incestueuse. Dieu, c’est celui de la Civilisation, qui se sent coupable de ses pensées paricides.

11 Schreber démontre aussi sa forclusion par ” Dieu m’a laissé en plan “. 

12 Lacan, Écrits, p 578