La fonction du nom pendant l’enfance

Gisela Avolio

Je partirai de l’hypothèse que le sujet ne gagne pas d’existence sans traverser sa problématique avec la fonction du Nom du Père La dimension clinique dans l’enfance témoigne de l’opérativité de cette fonction, surtout par ses failles, comme l’enseigna Freud avec le petit Hans.

Il existe un glissement que l’on doit citer qui se produit à partir de l’enseignement de Lacan, qui, avec sa lecture de Freud, donna ce nom au Nom du père ; il affirme que ce qui est nodulaire dans l’œuvre freudienne, c’est la question Qu’est-ce être père ?, et relie la fonction nommante à celui-ci.

Or ce lien ne vise pas à renforcer le pouvoir de l’Autre, mais, au contraire, quand ceci se produit, il y a un équivoque risqué et possible entre la psychanalyse et la religion. Et l’argument qui finit aussi par permettre que certains –même sans avoir fait l’expérience de l’analyse-, le considèrent un discours solidaire du patriarcat.

C’est précisément en tenant compte du risque qu’il s’en dégage un certain culte du père, que Lacan insiste de plusieurs manières sur le rapport du père à l’impossible; “je suis celui que je suis” est une phrase du texte sacré que personne ne peut prononcer littéralement. Car le père symbolique est impensable et n’est nulle part.

Si nous partons du fait que le père, en psychanalyse, n’est pas équivalent à un rôle social, mais à une fonction de métaphore –soit que l’exercent un homme, une femme, unˑe trans, chacun avec l’empreinte qui lui est propre-; il est possible alors de circonscrire la portée réelle et imaginaire de cette fonction symbolique qui ne se prête à aucune caractérologie (1)

Cette absence de personnification rend probablement malaisé de comprendre de quoi nous parlons quand nous disons fonction Nom du Père en psychanalyse.

J’entends que nous parlons d’une dimension de tiercéité qui dilue la spécularité; d’une métaphore qui transmet une légalité sous laquelle le père lui-même est affecté. En psychanalyse, quand nous parlons du Nom du père comme métaphore, il y a une opposition proportionnelle au pouvoir patriarcal, qui, en tout cas, met en œuvre une loi dont le père est exempté. Plus encore, le père est la fonction grâce à laquelle le sujet aura les titres en poche pour articuler une réponse à l’arbitre d’un discours législateur.

La fonction ne retombe pas tant sur la puissance phallique du père que sur l’assomption par le sujet de cette puissance. C’est l’opérateur qui permet de penser, de donner lieu à l’hétéronome, mettant en question l’univocité. Et c’est parce que le père a fonctionné comme métaphore qu’il empêche la rencontré avec Un père.

Et dès lors, la substitution qu’il réalise par rapport au lieu Désir de la mère, en faisant sauter les normes pour en instituer de nouvelles, sera la même qui encouragera que d’autres personnes, d’autres activités et y compris d’autres institutions, puissent fonctionner comme soutient d’une légalité.

Cette légalité implique aussi un ordre qui différencie chacun dans une chaîne de lignage (grands-parents, enfants, petits-enfants) comme conséquence de l’interdiction de l’inceste. Cette interdiction, « tu ne coucheras pas avec ta mère » sous-tend un impossible “tu ne rendras pas ton produit”, qui n’est que l’illusion de rentrer au site que l’on a quitté.

L’efficacité de cette interdiction n’est pas que la temporalité de devenir père –je veux dire par laquelle le fils d’un père accède lui-même à la condition du père d’un fils; et la fille d’un père devient la femme du père d’un enfant- mais aussi par la localisation du sujet par rapport aux trois générations.

Dans cette maquette œdipienne faite de lieux plus que de personnages, le mot qui se transmet de par la mère traduit ce nom du père par un non –le non que dit le père- et introduit le sujet dans le fondement de la négation. (2)

Il ne va pas de soi que l’on compte sur la chance que ces opérations arrivent à temps, très souvent car la fonction père n’est pas nécessaire, ce qui ne veut pas dire s’en passer après s’en être servi.

Il y a un certain temps, j’ai entendu un enfant avec un diagnostic psychiatrique ainsi que sous médicaments. Il défaisait dans sa bouche les verres “jetables” en polystyrène et le papier des cahiers et les avalait; ainsi que parfois de la matière fécale ; les flaques d’eau et les restes de graisse que pouvait produire la nourriture le faisaient s’évanouir. Cet enfant avalait un monde de résidus divers, comme les vers/versions du père qui était pour la mère son propre père c’est-à-dire le grand-père ; celui-ci avait réalisé remarquablement de multiples et très divers métiers, y compris écrire un livre de maximes. Elle raconte qu’enfant, elle croyait avec certitude qu’il était « tout puissant ».

Cette femme avait la conviction que “cela n’avait pas de sens de mettre des enfants dans un monde dégradé d’idéaux, un monde matière à résidus”; son ambivalence affective oscillait entre une incroyance radicale et la certitude dans le tout-puissant. Le père de l’enfant pouvait à peine se lever devant cette négativité, assez cependant pour avoir engendré cet enfant.

Chaque mensonge du père “primitif” (grand-père) semblaient retourner comme des extravagances discursives chez l’enfant « parfois les assassine-ments sont absurdes; il y a des antidotes qui apportent un guérisse-ment; y a-t-il des boucliers qui protègent des maladie-ments ? », « le pire des méchants, c’est que ce sont de grands menteurs, je l’ai dans la pensée-ment ». (Jeux de mots qui renferment tous le terme “ment”, du verbe mentir, miento, en espagnol, je mens).

Y a-t-il une manière d’agir avec ceci dans le dispositif de l’analyse ?

Ma pratique dans le un à un me permet de dire que si l’analyse avec les enfants collabore a quelque chose, c’est à la propitiation de la logique œdipienne; dans quel sens?, avec ceci j’entends favoriser l’engrenage de la fonction ternaire dont l’ordre réintègre le sujet dans sa chaîne de filiation.

Non parce que l’on puisse résoudre la problématique en faisant consister le père –ceci est un défaut possible quand le sujet que l’on suppose savoir remplace la fonction paternelle, ce qui nous rapprocherait du culte- ; je parle plutôt de faire entrer la dimension symbolique qui implique la confiance dans la parole qui nomme.

Dire que la parole nomme simplement signifie ne pas refuser l’appui dans l’ordre symbolique. Que je considère correspond avec ce point d’incroyance

dans le discours maternel, Freud l’appela échec de la foi, je cite: « … le paranoïaque ne croit pas dans ce premier étrange par rapport duquel le sujet doit se placer d’emblée, … » (Sem 7), qui affecte les rapports d’un sujet avec la réalité.

Pendant le jeu, l’enfant me dit : « Tu sais où j’ai passé mes vacances d’été ? Dans le ventre d’un monstre, après deux ou trois semaines, il m’a vomi, et j’ai vu son squelette; parfois je suis Dieu, et j’ai des superpouvoirs ; je vois de choses que les gens ne peuvent pas voir et alors je fais des choses folles… »

En assurant ce fait, je lui dis que “c’est affolant et monstrueux de voir ce que l’on ne peut pas voir, par exemple, l’intérieur du ventre d’où tu es sorti ».

L’analyse procura un lieu de résonnance à la parole du père de l’enfant quand il déploya des arguments sur la raison de mettre des enfants au monde; la naissance des siens; et le rapport entre ses propres parents. C’est-à-dire les trois théories sexuelles, et infantiles, qui parfois arrivaient à troubler la méfiance existentielle de cette mère. « La sacaban », elles la « sortaient » (expression colloquiale en espagnol d’Argentine qui fait référence à la commotion).

Dans un jeu que l’enfant appela “simulation de cerveaux”: quelques découpes de papier (non plus les masses comestibles) avaient un nom; il y en avait trois. Une « pour sain », l’autre « sain pour », et une troisième sans nom mais avec un code écrit en astérisques, qui ne pouvait pas être lu car il dit qu’il demeurerait caché.

À la manière de la Lettre 52, dans le passage vers une nouvelle transcription des signes (astérisques) un troisième élément (code) impossible à voir, tombait dans l’oubli radical, unterdrückt; ce produit non réintégrable avec lequel il semblait –au moins- se créer les conditions symboliques.

Il s’inaugurait un ordre de tiercéité qui interrompait la spécularité (pour-sain/sain-pour); et, un quatrième élément se nouait à l’unisson: je fais référence à ce trou qui, comme une “clef ” indéchiffrable devenait la référence pour commencer à raconter.

Pour conclure, je reviens à ce que j’ai dit au début avec un tour de plus: si le dispositif a produit un quelconque effet “sujet” sur quelque chose, c’est peut-être d’avoir été supposé à un savoir qui est l’exercice d’une fiction.

Ceci est l’équivalent non seulement à la réintroduction du Nom du père mais aussi à son corolaire, la non incroyance, le non refus du manque, point forclusif qui, comme nous le savons, opère à niveau individuel: ponctuel dans un délire; mais aussi à niveau collectif dans le discours de l’époque, et risque auquel nous ne sommes pas exemptés les analystes.

Bibliographie

1)  Helga Fernandez en
https://enelmargen.com/2019/02/06/cuando-una-publicacion-es-conversacion-por-yanina-juarez-y-facundo-soares/

2)  Erik Porge, “Los nombres del padre en Jacques Lacan”. Ed Nueva Visión

3)  Lacan, J. Seminario 5 “Las formaciones del Inconsciente”. Ed. Paidós

4)  Lacan, J. Seminario 7 “La ética”. Ed. Paidós.