Freud oublie un nom

Entre voix et écriture, le nom propre est plus étroitement lié à l’écriture ; assurément l’effet de sceau qu’imprime le nom propre au discours parlé parfois par sa seule prononciation démontre que le mode de l’écriture informe certains épisodes du discours vocal.  

Le jeu de lettres complexe qui sied à la formation des calembours et des mots d’esprit requiert qu’à ces moments, entre ceux qui parlent et ceux qui écoutent, s’ouvre un espace où, comme sur un tableau idéal, les lettres s’écrivent pour être lues dans les combinaisons les plus surprenantes. 

C’est ce même mode d’écriture qui parasite la pensée dans les obsessions et dans les phobies, lui empêchant de fonctionner de manière logique, ou qui produit ces effets à même le corps de l’hystérique qui n’ont rien à voir avec la fonctionnalité organique et qui se doivent d’être lus comme matériau linguistique. 

Référée à ces productions, « écriture » veut alors dire autre chose que l’art d’écrire, mais implique cette même opération, ce même mode qui informait à l’origine la survenance de l’écriture-même : quand être scribe voulait dire savoir s’y prendre avec l’art du chiffrement.

Que le nom propre soit lié à ce mode d’écriture à l’état naissant, c’est ce que nous dit le rôle que le nom propre a joué dans le déchiffrement de l’écriture hiéroglyphique ; grâce à la particularité qu’il a, comme le rappelle Lacan, de ne pas se traduire d’une langue à l’autre. 

« … le nom propre, en tant qu’il spécifie comme tel l’enracinement du sujet, est plus spécialement lié qu’un autre, non pas à la phonétisation comme telle, à la structure du langage, mais à ce qui déjà dans le langage est prêt, si l’on peut dire, à recevoir cette information du trait.»

Dans le séminaire « L’identification » Lacan élabore la doctrine du « trait unaire » : ce trait signifiant qui, en se répétant, imprime la marque de l’identification et constitue pour le sujet l’Idéal du Moi. 

L’automatisme de répétition, qui dans l’expérience de chacun prend la forme d’un comportement cyclique motivé, c’est-à-dire inscrit, dans le cadre d’une résolution dont les termes sont donnés par le couple besoin-satisfaction, trouve son ressort dans quelque chose qui ne relève pas de ce cadre. La tendance à résoudre la tension générée par ce couple peut nous instruire quant au comportement dans sa pathologie du vécu, et non de sa cyclicité. 

Si nous parlons de répétition et d’automatisme, c’est parce qu’il y a l’insistance d’« un même » dans les différents comportements : « l’insistance d’un signifiant », S1, dont la fonction est d’« introduire l’unicité dans la différence. »

Seulement, l’unicité concerne quelque chose de perdu pour le sujet ; elle se rapporte à un autre signifiant, ce signifiant originaire, S2, dans lequel elle a pris la forme une fois d’un accident quelconque : à savoir ce signifiant dans lequel, cette fois-là, par hasard, l’accident du trauma a trouvé de quoi se représenter, ma aussi de quoi s’occulter pour toujours avec son refoulement, Urverdrängung, le premier refoulement, qui concerne précisément ce représentant de la représentation, Vorstellung-Repräsentanz. C’est là ce « point radical, archaïque, qu’il nous faut de toute nécessité supposer à l’origine de l’inconscient», ce chiffre perdu que le sujet tente de faire resurgir dans les tours de la répétition. 

Le nom propre doit être situé en correspondance avec ce point-là, où la marque applique son empreinte, en superficie, à quelque chose qui était prêt à la recevoir en position latente, éliminant par cette nomination subreptice le nom de ce qui est le sujet de l’inconscient. Le nom propre est le point d’enracinement qui sous-tend, couvre et en même temps désigne cette place vide d’une écriture perdue ; quand le sujet s’est passé au doigt la bague de « cette fois-là, avec le poinçon de cette fois-là » ; quand « cette marque qui est la marque unique du surgissement originel d’un signifiant originel qui s’est présenté une fois au moment où le point, le quelque chose de l’Urverdrängt en question est passé à l’existence inconsciente».

Dire que le nom propre est ce qui enserre la chose de très près pour atteindre l’individu en ce qu’il a de particulier, pour le réduire au niveau d’exemplaire unique – Lacan résume ainsi ce qu’en dit Lévi-Strauss dans la « pensée sauvage » – cela équivaut à confondre, dans la théorie mathématique des ensembles, les sous-ensembles qui ne contiennent qu’un objet avec l’objet lui-même. Ainsi, à l’affirmation de B. Russell que le nom propre est en dernier ressort équivalent au démonstratif – dans le processus d’isolement d’un exemplaire unique parmi les différentes particularités de l’espèce – Lacan oppose le fait que le particulier devient irremplaçable du fait même qu’il est dénommé par un nom propre. Irremplaçable, « c’est-à-dire qu’il peut manquer, qu’il suggère le niveau du manque, le niveau du trou, et que ce n’est pas en tant qu’individu que je m’appelle Jacques Lacan mais en tant que quelque chose qui peut manquer, moyennant quoi [c’est-à-dire, quand cette chose fait défaut], ce nom ira vers quoi ? Recouvrir un autre manque. Le nom propre, c’est une fonction volante, si l’on peut dire – comme on dit qu’il y a une partie du personnel, du personnel de la langue dans l’occasion, qui est volante – il est fait pour aller combler le trou, pour lui donner son obturation, pour lui donner sa fermeture, pour lui donner une fausse apparence de suture.» 

Ce point de suture, dans le discours, se présente cousu à l’intérieur et à l’extérieur comme dans un bas de soie, en conformité avec la topologie d’un objet, la bouteille de Klein, dont la surface suit un cours continu, tel que l’intérieur-extérieur et l’extérieur-intérieur se recouvrent. 

L’oubli d’un nom propre est la décousure de ce point en vertu duquel ce qui était à l’extérieur disparaît à l’intérieur et quelque chose de l’intérieur survient à l’extérieur. 

On comprend alors l’invitation de Lacan à considérer ce phénomène d’oubli comme un mécanisme de la mémoire, puisque dans son trou « il se produit une métaphore, il se produit des substitutions, mais c’est une métaphore bien singulière, car cette métaphore est tout à fait l’inverse de celle dont j’ai pour vous articulé la fonction : fonction créatrice de sens, de signification.»

Freud inaugure la « Psychopathologie de la vie quotidienne », 1901, par un chapitre dédié entièrement à l’un de ses oublis, celui di nom de Signorelli, qui a eu lieu alors qu’il accomplit un voyage en carrosse de Raguse vers un endroit de l’Herzégovine en compagnie d’un étranger. Au cours d’une conversation, Freud demande à son compagnon si, voyageant en Italie, il s’est déjà rendu voir au dôme d’Orvieto les célèbres fresques du peintre… Malgré tous ses efforts, il ne parvient pas à se rappeler du nom du peintre, alors que se présentent avec insistance à sa mémoire des noms de substitution, Botticelli et Boltraffio, qu’il reconnaît aussitôt comme erronés. Freud nous assure que le nom du peintre Botticelli lui est tout aussi familier que celui oublié du peintre Signorelli et que celui de Boltraffio lui est même moins familier ; la cause de l’oubli ne peut donc être attribuée au manque de familiarité avec le nom. Il faut au contraire la rechercher dans le sujet qui a précédé immédiatement celui dans lequel s’est produit l’oubli, qui s’explique comme une perturbation du premier sujet sur le second. 

Tout juste avant, Freud avait parlé des usages des Turcs de Bosnie-Herzégovine qui, selon une anecdote rapportée par un collègue médecin qui avait exercé dans ces régions, montrent une résignation singulière face à la mort. Quand le médecin leur annonce qu’il n’y a plus rien à faire pour le patient, il s’entend répondre : « Seigneur (Herr), n’en parlons pas. Je sais que s’il était possible de sauver le malade, tu le sauverais.» À ce moment de son récit, Freud avait brusquement changé de sujet, se mettant à parler précisément des voyages en Italie. 

La phrase reportée dans le récit avait toutefois pour pendant une autre phrase, tacite, avec la même structure que la première et exactement le même contexte : elle concernait les habitudes de ces mêmes populations qui, contrairement à la résignation face à la mort, s’abandonnent au désespoir face aux troubles sexuels : « Tu sais bien, Herr (Seigneur), que lorsque cela ne va plus, la vie n’a plus aucune valeur. »

Comme on peut le voir, les deux phrases sont liées l’une à l’autre de manière à ce que la première prépare et en même temps complète la seconde. 

Ce qui empêche Freud de poursuivre n’est pas tant sa retenue lorsqu’il s’agit de parler de certainssujets avec un étranger, mais bien plutôt la tendance, opérante à ce moment-là, à rétracter tout argument qui insiste sur le lien entre le thème de la mort et celui de la sexualité ; la connexion intime entre les deux thèmes ayant fait l’objet d’une conversation entre Freud et son ami médecin, en commentaire de cette anecdote à l’occasion où elle lui avait été rapportée : « Il nous sembla alors qu’il fallait supposer une relation intime entre les deux traits de caractère du peuple bosnien, illustrés ici.»

La retenue ne vient qu’alors et doit être expliquée comme un moyen, un expédient, auquel Freud a recours pour ne pas donner tout son discours, à un moment où il est sous l’effet de la nouvelle qui lui est parvenue à Trafoï peu avant le voyage, que l’un de ses patients, « un malade, qui [lui] avait donné beaucoup de mal, s’était suicidé, parce qu’il souffrait d’un trouble sexuel incurable. »

Une note, présente dans la première version de l’écrit, l’article de 1898, reporte par ailleurs que Freud avait déjà fait sienne l’anecdote et l’avait déjà racontée à d’autres occasions. 

En particulier, Freud l’avait déjà racontée à un autre ami médecin, se heurtant cette fois-là à l’oubli du nom de celui « qui lui avait rapporté toute l’histoire de la Bosnie. »

Nous trouvons ici l’inclination de Freud à faire passer en-dessous, dans une note de bas de page, des éléments de relief qui apporteraient, s’ils étaient développés, une lumière différente à toute la discussion. 

La note en question, avec ces éléments importants, disparaît dans la version définitive de 1902 et l’on perd ainsi la trace de ce collègue Pick dont Freud peut prendre la place comme narrateur de l’histoire qui l’a tant frappé. Un trait qui fait que Freud s’identifie à son ami médecin se trouve, dans le texte de l’anecdote, dans ce « Herr » répété dans les deux situations, en ouverture du discours de deux personnes différentes, campé ainsi comme un signe de respect dû à la dignité du médecin. 

Enserré dans cette image de contenance, frappé par la nouvelle expérience de l’échec professionnel, Freud la présente à nouveau, cette fois à l’égard de son nouvel interlocuteur sous la forme d’une attitude policée, comme pour mettre une pièce sur la défaillance qui s’est soudainement produite. 

Cette suture se fait cependant aux dépens d’une autre ; celle qui, s’étant produite à la place d’une béance radicale, le manque-à-être du sujet, en désigne le point d’enracinement par le « trait unaire » de l’identification : le nom propre. 

Ainsi, Freud troque à ce moment la vraie identification, liée à son propre nom, avec une fausse, liée à l’image de l’ami et il reste par conséquent tout attaché au versant de l’image : « … je pus me représenter les peintures avec des sensations plus grande vives que je ne le puis habituellement ; et avec une particulière acuité se tenait devant mes yeux l’autoportrait du peintre – le visage grave, les mains croisées -, que celui-ci a placé dans le coin d’une peinture…»

Si, dans le trou creusé par la disparition du nom, l’image du peintre émerge en lumière c’est parce que l’un comme l’autre le concernent : lui, Freud. 

La représentation graphique des lettres, comme dans un pentagramme – où la lecture est possible à la fois à la verticale et à l’horizontale, mais aussi en avant et en arrière – qui permet à Freud d’illustrer le travail extraordinaire de chiffrement de l’inconscient, suggère à Lacan la métaphore d’un point décousu avec des parties du fil qui disparaissent et d’autres qui émergent ; mais aussi la précision que seules les lettres qui précèdent le « o » passent en-dessous. Cette dernière lettre reste en position émergée, car c’est le même « o » mis en évidence par le « Bo » de « Botticelli », si proche de « Signorelli », de « Boltraffio » et de « Bosnie », accouplée à « Herzégovine » qui contient à son tour le « Herr ».

              Signor elli                             Bo   tticelli                                     Bo     ltraffio

    Her  zégovine       et          Bo   snie

Seigneur,   n’en parlons pas? etc.

                                                                                                              Trafoï

                    Mort et sexualité

( Pensées refoulées )

« Ce « Herr » dont il s’agit… et ce « Herr » qui a gardé à cette occasion tout son poids et toute sa gourme, qui ne veut pas se laisser à aller un peu trop loin dans la confidence […] c’est ici Freud, lui même, pour une fois identifié au personnage médical, qui se tient avec un autre à carreau. » Dans cette identification il « perd comme son ombre, son double, qui n’est peut-être pas tellement, comme le texte le dit, le Signor… (…) à voir que le « O » de Signor n’est pas perdu mais c’est le « sig », qui est aussi bien le signans que le SIG [mund Freud].»

Passer d’une identification à l’autre, de la « vraie » à la « fausse » comme le remarque Lacan, cela ne veut pas dire de la bonne à la mauvaise, mais plutôt à opérer une dislocation de ce qui est pertinent pour le sujet vers ce qui ne l’est apparemment pas. Capturé par une image, Freud largue les amarres qui relient le sujet au nom propre et s’aventure en dehors de soi-même ; mais tout de suite il perd son orientation, car l’image à laquelle il s’abandonne, par sa consistance de mirage, ne peut que l’emmener à la dérive. 

L’impression d’aller nulle part est due au fait que la force de capture ne réside pas proprement dans l’image mais bien plutôt dans ce que l’image couvre, ce dont elle est le contour : cet objet insaisissable et autrement insituable sauf du fait qu’il prend de l’espace, sous les fausses apparences de ce qui l’entoure, et dans qu’il cause ainsi, comme en douce, le désir. 

L’objet qui transparaît d’une image à l’autre est le « regard » qui pulvérise l’image fortuite et spécieuse de l’ami réservé, installant celle du peintre Signorelli, reflet de ce qui s’est perdu. « Le vrai tableau : il est regard » dit Lacan et, d’un coin de la fresque, l’une de celles du cycle de la fin du monde de la cathédrale d’Orvieto, là où se découpe en clair le souvenir de l’autoportrait du peintre qui le regarde fixement, émerge ce point depuis lequel il se regarde, en symétrie à celui d’où il se voit. Depuis son point d’observation, Freud se voit se regarder par … orelli : c’est-à-dire qu’il se voit se regarder depuis le point de disparition de son propre nom, SIG, Sigmund F., qui est le point même de son identification. 

Le point depuis lequel il se voit n’est pas le même depuis lequel il se regarde. La fonction du regard introduit l’intersubjectivité, au moment même où l’image de soi vue dans celle du peintre lui dit : le nom est perdu. Du trou occasionné par la disparition du nom, du tourbillon du manque, ce n’est à la fin que ce même nom qui est recraché, non sans être passé par cette zone où la signification de la mort assumée en vient à être. 

Luigi Burzotta

(Traduit par Maud Barret)